“Mais Moïse lui répondit : « Je sais si mal m’exprimer ! Jamais le pharaon ne m’écoutera ! »
Exode 6,30-7,02 (Trad. NFC*¹)
Alors le Seigneur lui déclara : « Écoute, je t’investis d’une autorité divine vis-à-vis du pharaon ; et ton frère Aaron sera ton porte-parole. Tu transmettras à ton frère ce que je t’indiquerai ; c’est lui qui parlera au pharaon, afin qu’il laisse partir les Israélites de son pays.”
[*¹: J’ai fait ici le choix de la traduction NFC (Nouvelle Français Courant), car c’est celle qui me semble être, pour ces versets, la plus accessible et cohérente avec notre propos.]
Vous connaissez sans doute déjà le contexte de ce verset, mais voici une petite piqûre de rappel : Dieu se révèle à Moïse pour lui demander d’aller voir le Pharaon et lui exiger la libération des israëlites*² qui sont maltraités et réduits en esclavages en Egypte.
[*²: la descendance d’Abraham et de Jacob avec laquelle Dieu a fait une alliance et promis, dans la Génèse, sa protection et sa faveur]
La réponse de Moïse à Dieu ne porte ni sur la vérité de sa présence, ni sur l’identité de Dieu, ni sur la raison, les détails ou les moyens de la sortie des israëlites d’Egypte… non, pour tout cela, Moïse semble s’en remettre avec une confiance exemplaire à Dieu.
Sa seule interrogation, la seule peur qui le frêne : c’est qu’il ne sait pas assez bien s’exprimer pour aller parler au Pharaon !
Cela peut surprendre ou interroger, on peut penser que c’est une peur bien dérisoire, et que la requête n’est pas si difficile que cela à exprimer. On peut même se demander à quel point la réponse de Moïse est sincère, et s’il ne cherche pas simplement à se défaire de la mission que l’Eternel fait peser sur lui.
Ce n’est pas ainsi que semble le prendre Dieu cependant, puisqu’au lieu de rassurer Moïse sur ses capacités, de l’obliger ou d’insister, il lui offre une solution toute simple : un frère pour l’épauler.
Dieu ne demande pas à Moïse d’être parfait, de se sentir capable, de s’améliorer, ni même de faire un petit effort : il lui dit simplement qu’il n’est pas obligé de le faire seul.
Il lui assure non seulement qu’Il sera avec lui (en l’investissant de son “autorité divine”), mais encore que son frère Aaron pourra parler à sa place (et c’est ce qu’il fera chacune des fois où ils iront s’adresser au Pharaon).
Ce qui se passe ici peut sembler annodin : Moïse se fait aider par son frère Aaron parce qu’il n’est pas très bon parleur. Cependant, ce qui se joue va au-delà : Dieu nous affirme que nous n’avons pas à être parfaits. Il nous assure qu’Il vient nous trouver en toute connaissance de nos faiblesses humaines, et que ce n’est ni franchement ce qui l’inquiète, ni franchement ce qui nous empêche de faire sa volonté.
Non, car dans sa Création, Dieu avait déjà prévu le coup : il ne nous a pas fait seul.
Imparfaits oui, mais pas seuls. Et cela fait toute la différence.
Cependant, il y a un hic : il faut se reconnaître en besoin. En besoin de Dieu bien sûr (son aide et son accompagnement, c’est déjà ne pas avancer seul), mais aussi en besoin d’aide fraternelle, en besoin d’accompagnement, de complémentarité. Il faut s’avouer faible et incapable, comme le fait Moïse : « Je sais si mal m’exprimer ! Jamais le pharaon ne m’écoutera ! ».
Car seulement alors nous pouvons aller vers l’autre et demander son aide, seulement alors nous sommes “complétés” dans nos failles, seulement alors nous pouvons avancer en confiance et faire la volonté de Dieu.
Dans un monde capitaliste qui nous pousse de plus en plus à l’essor de la personnalité, de l’originalité et de la glorification de l’individu plutôt qu’à celle de la communauté (sans laquelle l’individu ne peut pourtant pas survivre), le message peut sembler difficile à entendre.
A l’heure du culte de l’individualisme où le but ultime présenté par la société semble être toujours plus de richesse personnelle, toujours plus d’amélioration, toujours plus de dépassement de soi, toujours plus d’entraînement et de polyvalence… Dieu nous dit : “Je t’accompagne, ton frère t’accompagne : pourquoi cours-tu ?”.
Bien qu’il puisse sembler effrayant ou dangereux de se reconnaître inccapable, imparfait, incomplet, c’est en vérité une libération que nous offre ce verset. Dieu nous y assure non seulement qu’il nous choisit et nous aime tel que nous sommes, avec nos défauts et nos manquements, mais encore que nous sommes destinés à être constamment épaulés dans nos chemins et nos difficultés.
C’est un triple cadeau que le Seigneur nous offre : sa présence et son accompagnement à Lui, la promesse de nous pourvoir en fraternités humaines, et encore l’acceptation totale de qui nous sommes, libérée des injonctions toutes humaines de honte et de jugement qui voudraient nous pousser à être “toujours plus”, au-delà de ce qui est bon et possible pour nous.
Quelle liberté, quelle légereté nous offre Dieu !
Le chemin peut ne pas sembler aisé (et il ne l’est pas : car il s’agit de désapprendre une éducation et des attentes humaines, sociétales, sociales, familiales, personnelles… toutes bien ancrées), mais il se résume en tout cas assez simplement.
Il est question d’abandonner nos propres jugements (intérieurs, extérieurs, appris…) pour s’en remettre au seul qui compte : celui de Dieu. Une fois ce saut de foi effectué, peu importe à quel point nous nous sentons prêt ou insignifiant, nous pouvons au moins avancer dans la confiance la plus totale, car Dieu pourvoit sans faute à tout le reste.
Moïse nous donne un parfait exemple de ce saut de foi qu’attend Dieu de nous : malgré sa peur et son incertitude, il se présente à Dieu et accepte sa vocation à bras ouverts. On voit déjà le fiat de Marie se dessiner en transparence : incertaine (« Comment cela sera-t-il possible, puisque je suis vierge ? » – Luc 1,34), mais accueillant Dieu en confiance (« Je suis la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole. » – Luc 1,38).
Et dans ce que Dieu pourvoit, nous sommes tous inclus : c’est l’entre-aide fraternelle et l’amour qui se dessine (celui que nous partageons entre nous, à l’image de celui que Dieu partage avec nous et nous avec Lui). A Moïse Il donne Aaron, à Marie Il donne Joseph.
Soyons les uns pour les autres ces bras et ces aides de Dieu : offrons-nous, acceptons-nous, osons nous compléter les uns les autres. Oeuvrons afin que nos limitations humaines, plutôt que des désolations, deviennent des ponts et des complémentarités divines.
A bientôt…

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