Le temps du Carême, par essence, semble être le moment idéal de s’interroger sur nos pulsions et enfermements terrestres, qui nous éloignent du divin. Je souhaite donc aujourd’hui discuter avec vous d’une de ces pulsions, assez largement partagée me semble-t-il (et je m’inclus dans ce constat), qui est celle de l’achat – ou plutôt de l’achat excessif, pulsionnel, émotionnel, sous forme de surconsommation (de biens, de nourritures, d’expériences…).
Dans notre société capitaliste, les tentations d’acheter et de posséder se multiplient autour de nous, s’ancrant plus que jamais comme des marqueurs de réussite sociale, et se muant presque comme une panacée à tous les troubles et difficultés émotionnelles, physiques ou spirituelles de notre époque (la plupart engendrés, pourtant, par ce même élan capitaliste…).
S’interroger sur ce phénomène nécessiterait bien plus qu’un article de blog, aussi me contenterais-je de vous partager quelques simples réflexions personnelles, centrées autour d’un passage que vous connaissez peut-être déjà bien, de l’Evangile selon Matthieu, chapitre 6, versets 19 à 21.
“Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où les mites et la rouille détruisent et où les voleurs percent les murs pour voler, mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où les mites et la rouille ne détruisent pas et où les voleurs ne peuvent pas percer les murs ni voler ! En effet, là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.” – Mt 6:19-21 (trad. Segond 21*)
[*: j’ai fait ici le choix de cette traduction par facilité de lecture et de partage, car elle me semble bien convenir, par sa forme, au commentaire que je souhaite en faire.]
Que nous dit ce passage ?
Chaque mot de la Parole de Dieu peut nous parler de milliers de façons, et nous pourrions bien sûr lire ce passage de bien des manières… J’insiste donc : j’en ferai ici une lecture, parmi tant d’autres, personnelle et centrée sur notre sujet.
Tout d’abord, ces versets, comme souvent dans le texte biblique (et notamment les Evangiles) utilisent des images et des mots assez frappants. Le réseau de mots utilisé ici interpelle et inquiète, planant comme un danger : mites, rouille, détrui[re], perç[er], voler, voleurs…
Le danger et l’inquiétude ressentie est doublée par la répétition des mots, et par l’opposition avec le mot “trésor” ; car un trésor est quelque chose que l’on souhaite garder précieusement, loin des attaques et des dangers.
Nous le voyons directement, ces versets sont construits par oppositions et concordances très nettes.
Trois oppositions sont établies par répétition successive des mêmes termes :
| “trésors sur la terre” | VS | “trésors dans le ciel” |
| “les mites et la rouille détruisent” | VS | “les mites et la rouille ne détruisent pas” |
| “les voleurs perçent les murs pour voler” | VS | “les voleurs ne peuvent pas percer les murs ni voler” |
Puis, le passage se clôt sur une concordance, un lien intrinsèque traçant un fil rouge inaliénable entre “trésor” et “coeur” : “là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur”.
“L’endroit” où l’on met notre attention et notre énergie, ce que l’on décide de chérir et accumuler dans cette vie et quotidien : c’est cela qui, en retour, nourrit notre propre coeur, et guide nos pensées, nos actions, nos espoirs, notre âme.
Trésor sur la terre ou trésor dans le ciel, à la lecture de ce passage, le choix est vite fait ! Cependant, rares sont celle.ux d’entre nous qui peuvent se vanter d’accumuler plus de trésors “au ciel” (les trésors du coeur, de la prière, de la dévotion, de la présence avec Jésus) que sur terre.
C’est en partie ce que nous trouvons si difficile dans le Carême et dans l’exemple des Saint.es tels que François d’Assise qui ont vécu en pauvres dans le monde d’ici-bas.
Ce passage affirme clairement quels sont les véritables trésors. Quel petit trésor, en effet, que celui qui inquiète constamment, si peu assuré et pérenne que tout peut lui nuire et le faire disparaître (jusqu’à la simple rouille et le plus petit des insecte !).
Non seulement les “trésors” du ciel sont inviolables, protégés contre toutes les attaques, mais ils enrichissent réellement, puisqu’ils nourrissent notre coeur et notre âme du Seigneur.
Par le jeu des oppositions et concordances, ce passage nous montre ainsi les faux trésors, qui, au-delà de leur innéfabilité, appauvrissent activement le coeur et l’âme. S’enrichir des biens de la terre, accumuler les possessions matérielles, sur-consommer et acheter “toujours plus”, c’est constamment démunir son coeur de la nourriture véritable, du trésor constamment offert : celui du Ciel.
Cette parole est d’ailleurs répétée à de nombreuses reprises dans les Evangiles (un peu plus loin dans le même Evangile, Jésus dit encore : “Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu”, Mt 19:24), et de nombreux.ses Saint.es en ont fait le pivot de leur existence terrestre.
Plus encore, cette accumulation bouleverse et détruit la Création divine. Car c’est bien l’accumulation et l’amas des biens terrestres qui, en créant un trésor, agitent et attirent les destructeurs : mites, rouille, et voleurs !
Au-delà de l’image donnée par ce verset, il ne faut pas aller chercher loin pour trouver les “destructeurs” qu’amène la surconsommation : jalousies, enfermements, peurs de manquer, addictions, épuisement de la planète et de ses ressources, exploitations humaines, animales et de la biodiversité, détachement des autres et notamment des personnes dans le besoin… La liste est longue !
Amasser des trésors terrestres, c’est nourrir un égocentrisme maladif, où la pulsion d’achat et de possession vient prendre le dessus sur la moralité et l’amour envers Dieu et toute sa Création.
Le verset précise, outre la “destruction” des mites et de la rouille, que “les voleurs percent les murs pour voler”. La destruction qu’engendre l’amas de trésors terrestres va jusqu’à casser et trouer les murs, les fondations du lieu de vie, habituellement lieu de repos et de sécurité.
Cette image, dans une explication si courte, n’est pas donnée par hasard : Jésus aurait tout aussi bien pu dire “les voleurs entrent pour voler”ou “les voleurs viennent voler”. La précision des murs percés vient nous parler de fondations ébranlées.
Les fondations dont il est question ici sont celles de la sécurité, de la protection et de la présence divine dans nos vies. Cette maison qui se perce, c’est l’étiolement du cadeau du Père.
Cependant, ces versets nous proposent une libération. La présence du danger et l’inquiétude qu’elle suscite (celle de manquer ou de tout perdre, notamment) s’envole dès lors que nous nous tournons vers des trésors célestes plutôt que terrestres.
Jésus nous promet que ces trésors là sont hors de tout danger, et garantit qu’ils nous nourriront au moins autant que nous les nourriront nous-même.
Il n’est alors plus question d’un amas destructeur et sans but, mais d’un véritable trésor éternel, d’amour et de lumière, nourricier pour nous, pour le Père, et pour toute sa Création.
C’est ce trésor là que nous sommes invités à accumuler.
Comment appliquer concrètement ce verset ?
Une fois lu et compris, encore faut-il appliquer cette parole. Et comme souvent sur le chemin de Jésus et de la sainteté, ce n’est pas forcément facile à faire.
Je ne peux bien sûr pas donner ici de “remède miracle” à une des difficultés les plus ancrées de notre temps (y en a-t-il seulement un ?). Mais voici, à nouveau, quelques réflexions et pistes personnelles, de la part d’un pécheur en difficulté vers un.e autre :
- Prendre un temps de réflexion et de pause avant d’acheter quelque chose tout de suite, même si on le désire fortement, pour éviter les achats compulsifs.
Une bonne technique peut être de prendre l’objet en photo, afin d’en garder une trace, de sortir du commerce sans rien acheter, et de n’y revenir qu’après quelques jours de réflexion si l’on souhaite toujours l’acheter.
- Faire un point général de réflexion sur ses dépenses et possessions.
Dans quoi je dépense mon argent ? Cela me rend-il réellement heureux.se ? Est-ce que j’ai conscience de combien je dépense dans X ou Y chose ? Y-a-t-il des choses spécifiques que j’ai tendance à amasser outre mesure ? De quoi est-ce que je me sers vraiment ?…
- Essayer au maximum de ne pas multiplier les possessions identiques pour le simple plaisir d’accumuler.
On peut parfois décider de faire du tri suite à cette interrogation, mais le fait de ne pas continuer à acheter en boucle et en excès les mêmes choses est déjà très bien. On a souvent tendance à acheter beaucoup de vêtements, de bijoux, de chaussures, de livres, de divertissements, de produits de beauté… sans même avoir vraiment utilisé ceux que l’on possède déjà.
- Préférer les options d’emprunt et les achats en seconde main lorsque c’est possible.
Au lieu d’amasser ou de se ruer sur un énième achat, on peut demander autour de soi, à ses voisins, sa famille, ses amis, sa communauté proche de s’échanger ou se prêter ce dont on a besoin. Ce peut aussi être l’occasion de faire vivre des lieux communautaires, culturels et publics tels que les médiathèques, les ludothèques, les associations, et d’aider à donner de secondes vies à des objets tout en favorisant une économie locale, écologique et associative.
- Réparer au lieu de racheter ou de jeter.
Apprendre à réparer, recoudre, et prolonger la vie d’un objet est une belle façon d’éviter des déchets supplémentaires et toxiques (notamment plastiques, électroniques ou textiles), et permet d’apprendre à chérir ce que l’on a déjà. Beaucoup d’associations proposent aujourd’hui des cours ou “portes ouvertes” pour apprendre à bricoler et réparer toutes sortes d’objets.
- Apprendre à partager et prêter davantage.
Partager nos possessions plutôt que de s’y accrocher et d’avoir peur qu’elles se perdent ou s’abiment est une façon vertueuse et humaine d’apprendre à se détacher progressivement des possessions matérielles, et se défaire des soucis de nos biens terrestres pour prêter plus oreille à nos biens célestes. C’est une leçon qu’on apprend aux enfants mais que l’on a parfois tendance à oublier à l’âge adulte !
- Reconnaître ses besoins réels, et ceux des autres.
Faire le point sur ce dont on a réellement besoin au quotidien, et sur ce que l’on possède déjà permet souvent de mettre en évidence à quel point nous possédons beaucoup, et combien d’autres personnes, parfois pourtant bien proches, ont bien moins. Ce peut être une invitation à laisser aux autres plutôt que d’amasser encore, ou même à donner.
- Accepter et accueillir la joie d’une vie simple et modeste.
La vie même du Christ, des apôtres et de tant de Saint.es furent des vies bien modestes sur le plan matériel et financier : iels étaient riches autrement ! Accepter une certaine modestie et simplicité dans son quotidien est une façon de se détacher, comme le Christ nous l’a appris, des biens de ce monde. C’est aussi apprendre à se soucier un peu moins du regard des autres, des modes, des tendances, de la nouveauté de tel ou tel objet…
- S’exercer à la gratitude.
Reconnaître tous les bienfaits physiques et matériels que Dieu nous a déjà offert dans cette vie (et pourquoi pas en faire la liste !) c’est voir tous les trésors terrestres que nous possédons et que tout le monde n’a pas la chance d’avoir. Prendre l’habitude de faire, chaque soir, une petite liste (mentalement ou dans un petit carnet) de 5 choses pour lesquels nous souhaitons remercier Dieu nous apprend progressivement à vivre dans la joie, la satisfaction, et à rediriger notre coeur vers un trésor plus céleste.
- Limiter les réseaux sociaux.
Oui, je sais : ce n’est pas facile ! Il ne s’agit cependant pas de tout arrêter, mais déjà de limiter ou bloquer les comptes qui nous poussent constamment à l’achat (ou l’envie d’acheter), et semblent toujours vendre ou vanter un nouveau produit. Ce peut aussi être l’occasion de limiter notre comparaison aux autres, et notre envie ou jalousie de ce qu’ils possèdent ou font. Nous pouvons choisir, à la place, de nous concentrer sur d’autres modèles, comme celui de personnes saint.es, riches dans le ciel.
- Désinstaller ou bloquer certaines applications.
A l’heure du numérique, surconsommer est devenu de plus en plus facile d’accès. C’est donc à nous de reprendre le pouvoir sur nos choix, par exemple en désinstallant de notre téléphone les applications d’achat qui nous poussent à la surconsommation, notamment celles dont le modèle économique repose entièrement sur les achats compulsifs, type temu, aliexpress, shein, amazon, ubereats… pour limiter la tentation.
- Limiter certaines sorties et certaines boutiques.
De la même façon qu’avec les applications, il peut être intéressant de limiter les sorties “shopping” et les visites dans des endroits où l’on sait qu’on ne pourra pas se retenir d’acheter des choses superficielles, dont on n’avait pas forcément besoin.
- Etablir une liste et s’y tenir.
Pour éviter les tentations surprises et les achats compulsifs : lors des sorties en ville ou pour faire des courses, il peut être bon de faire une liste des choses réellement nécessaires, que l’on souhaite ramener chez soi, et s’y tenir fermement.
- Etablir un budget.
Mettre en place un budget mensuel ou hebdomadaire pour soi ou son foyer, et suivre ses dépenses (certaines applications le permettent maintenant sans trop d’effort), permet non seulement de voir ce que l’on dépense et accumule réellement, mais aussi d’ajuster les dépenses en fonction des besoins réels de chacun...
- Surveiller son avarice.
Tous les conseils ci-dessus peuvent être bons à prendre lorsque l’on lutte avec les achats compulsifs… Cependant, il est aussi important que cela ne se transforme pas en obsession et en avarice, qui nous éloignerait des notions chrétiennes de partage avec les autres, d’entre-aide, et donc du chemin de la foi.
- Questionner son rapport à l’argent.
L’accumulation des “trésors terrestres” ce n’est pas seulement celles des objets, mais aussi celle de l’argent, et de la fortune pour la fortune. Il est important de questionner notre rapport à l’argent en général : Quelle valeur et quelle place je donne à l’argent dans ma vie ? Qui s’appauvrit lorsque je m’enrichie ? Qui s’enrichit lorsque je m’appauvrie ? Suis-je prêt à donner ? Suis-je prêt à recevoir ? Lorsque je mourrai, quel plaisir me procurera mon argent ? L’argent est-il plus important pour moi que l’autre ? que Dieu ?
- Prier.
Comme toujours lorsqu’on lutte (et bien que ce soit justement dans les moments de lutte que l’on a tendance à l’oublier le plus) : la prière est toujours à portée de lèvres, et l’oreille du Seigneur toujours tendue. Nous pouvons simplement prier (Dieu, notre ange gardien, ou un.e Saint.e de notre choix) pour demander de l’aide afin de nous libérer des tentations, guider nos décisions, nos achats, et trouver la force de toujours préférer le trésor du ciel à celui de la terre. Je vous propose d’ailleurs un exemple de prière un peu plus bas !
Voilà quelques pistes qui ont pu, et continuent, de m’aider.
Bien entendu, il ne s’agit pas d’en cocher chaque case ou de se culpabiliser outre mesure à chaque achat… mais plutôt d’avoir une vision globale, en gardant en tête cette balance aux plateaux en équilibre dont nous parle Jésus : sur un plateau notre trésor, sur l’autre notre coeur.
[Note : pour celle.ux qui ressentent une véritable addiction à l’achat à outrance ou s’en servent constamment comme remède émotionnel : sachez que des aides concrètes et médicales peuvent vous être apportées, comme à toute personne faisant face à des addictions. Il peut donc être intéressant de contacter un.e addictologue professionnel, psychologue, psychiatre ou thérapeute, si vous en sentez la nécessité.]
Comment prier pour les fruits de ce verset ?
Comme je le disais plus haut : prier reste, à mon sens, l’option la plus évidente et la plus facile pour demander l’aide et la grâce de Dieu – peu importe le sujet.
Je vous propose donc ici une pière toute simple, de mon invention, pour demander à Dieu de nous guider vers les justes choix, et nous aider à aggrandir notre trésor céleste plutôt que terrestre.
Vous êtes bien entendu libres de l’utiliser autant que vous le souhaitez, ou de dire votre propre prière, inspirée par le Seigneur, selon vos besoins et préférences.
“Notre Père, qui est aux Cieux, Toi qui est le gardien qui offre généreusement les trésors éternels du Ciel à celle.ux qui se tournent vers toi, aide-moi à voir que les trésors terrestres ne sont que de courtes et fragiles distractions.
Guide mes pensées et mes choix loin des désirs d’amasser le matériel, et vers les trésors libérateurs et vrais de l’âme et du coeur, qui sont ton Domaine.
Aide-moi à lutter contre [nommer sa difficulté ou tentation].
Que mon coeur puisse être rempli des trésors de ta présence et avoir toujours le courage d’avancer vers Toi.
Amen.”
J’espère que cette réflexion biblique aura su vous parler, et peut-être vous aider.
A bientôt…

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